4- Georges de CAUNES s'adresse à Paris durant la première expédition au Groenland

Un des textes adressés par Georges de CAUNES à Paris durant la première expédition au Groenland

20 mai 1948 - 19 heures 30

Ici, Georges DE CAUNES, envoyé spécial de la Radio à bord du cargo norvégien « Force », auprès de l'Expédition Polaire Française à destination du Groenland.

Au cours d'une des conférences qu'il fait chaque jour, quand le temps le permet, aux membres de son expédition, Paul-Emile VICTOR a eu cette réflexion « Vous êtes encore des pieds tendres ». Prenant à la lettre ce qui avait été dit au figuré, le Docteur LATARJET a alors proposé aux « Pieds tendres » son excellente pommade au formol.

Il est possible que les membres de l'Expédition Arctique soient encore des « pieds tendres », mais il est indispensable qu'ils aient surtout des estomacs solides pour supporter le « rythmé Boogie-woogie » infligé au navire par une mer aussi tourmentée qu'un intellectuel de Saint-Germain des Prés.

Depuis notre départ de ROUEN, les pilules de Bélladénal contre le mal de mer ont eu plus de succès que la pommade au formol du Docteur LATARJET. Confirmant les pronostics, MARRET, a donné l'exemple. Les cryopédologues, la cryopédologie est l'étude des terres glacées, en rangs serrés derrière leur capitaine, DE CAYEUX, auteur d'un très estimable traité de cryopédologie, ont suivi l'exemple de MARRET. Biologie, morphologie, Géodésie, Géologie, Météorologie ont accompagné la Cryopédologie dans le dortoir de l'arrière transformé en pharmacie. Sur des matelas souillés gisait, provisoirement prostrée, l'expédition Arctique.

Des mouettes, attentives et intéressées aux va-et-vient de PLISSON, l'administrateur, et de GUILLARD, le spécialiste des Weasels suivaient le navire. CHARCOT disait, et je puis vous rassurer maintenant qu'il avait tout-à-fait raison, CHARCOT disait : « le meilleur moyen de lutter contre le mal de mer est de se coucher dans une prairie sous un arbre ».

Le troisième soir, nous étions exactement cinq valides au mess. L'équipage de norvégien s'inquiétait du peu d'intérêt que nous portions à la cuisine à base d'anchois et de jus de groseilles. Le « FORCE » traînait, impassible, ses 400 tonnes et son cortège d'infortunes, à travers une mer malicieusement dressée entre le GROENLAND et nous.

Mais tout cela n'est qu'un détail. A l'instant où je vous parle, les estomacs et le moral ont retrouvé leur équilibre. DE CAYEUX a rassemblé la vaillante cohorte des cryopédologues et expliqué comment un caillou, d'une forme particulière, a bouleversé toutes ses connaissances. BAUER, ancien élève de Polytechnique, essaie un sextant perfectionné. NEVIERE, Colonel en retraite, 15 ans de colonies, est de corvée vaisselle. SAMIVEL, peintre et cinéaste de l'Expédition, escalade un mât pour trouver le meilleur angle de prises de vues en se souvenant qu'il est avant tout un spécialiste de la montagne.

Notre spécialiste radio, ROUET, ne quitte pas sa cabine où il a la liaison presque régulièrement avec PARIS.

Nous longeons encore la côte Nord de l'Angleterre avant de tourner vers l'Ouest et mettre sur le Cap Farewell, au Sud, du GROENLAND. Le « FORCE », toujours escorté des mouettes, file tranquillement ses 8 nœuds. Paul-Emile VICTOR prépare son traîneau à chiens. PEREZ étudie les cartes de la côte Ouest du GROENLAND où nous allons débarquer dans dix jours. Le Docteur LATARJET, étendu sur un transatlantique, lit le quatrième volume du journal de Stendhal. Sur la passerelle, le capitaine norvégien fait le point. Nous avons aujourd'hui notre première et dernière escale en Écosse à EDINBOURG : quelques heures de répit qui me permettent de vous envoyer ces premières informations sur le voyage de notre groupe.

Ici Georges de CAUNES