Lettre 45

Lettre 45 Couv


ÉDITORIAL

Bien que ce ne soit pas faire preuve d’originalité, en ce temps de fin de millénaire, je me sens un peu obligé de me pencher sur le passé de l’AMAPOF et des TAAF, de leurs ressortissants, qui quelque part se confondent, et de leurs perspectives d’avenir qui ne sauraient nous laisser indifférents.

Comme le disait, avec son humour légendaire, notre camarade P. Mourgues (SISMO de la 13éme MISSION-KER 1963) dans une inoubliable conférence prononcée à Port aux Français : « ( …) Aux TAAF tout est étrange et inversé ainsi :(...) l’hiver s’y déroule en plein été et l’été, qui ressemble à un automne pourri, s’y produit en plein hiver, (…) les poissons y sont faux : en particulier les morues, et les mérous, etc (…) les éléphants, les léopards ou les lions qui vivent généralement à terre y sont tous de mer (…) On peut aussi y apercevoir des cascades qui remontent à la verticale, et des fûts de 200 litres qui escaladent allégrement les pentes des collines (...). Mais le plus étrange c’est que les habitants qui y vivent ne s’y reproduisent pas (…) ce qui oblige l’Administration à organiser des relèves coûteuses pour les remplacer chaque année… » Tout cela pour dire que nous avons affaire à un Territoire bien étrange dont le plus bel échantillonnage des populations qui s’y sont succédées, se regroupe périodiquement à l’appel de l’AMAPOF. On peut les observer tout à loisir à ces occasions ripaillant de retrouvailles en assemblées générales. L’association, bien entendu, est largement ouverte à tous ceux qui ayant séjourné dans les TAAF n’y ont pas encore adhéré.

Plus sérieusement, pour ceux qui l’ignoreraient encore, l’AMAPOF est née en 1976 d’un élan de solidarité dont il me plait à rappeler les circonstances. À cette époque Gilbert Bon Mardion, ancien ionosphériste à Port aux Français, résidant à Grenoble, apprend qu’un des pionniers des TAAF Jean Jallut, qui avait participé à la 3éme expédition à KER 1953, a été trouvé mort de misère, seul et désespéré, dans un parc public de la ville. À l’appel du Bon Gilbert, les membres de sa mission (15éme KER 1965) avec lesquels il était resté en relation se mobilisèrent pour offrir à cet infortuné camarade des obsèques et une sépulture décentes, et veillèrent sur son fils, qu’il avait perdu de vue dans sa détresse.
C’est pour venir en aide aux anciens membres des missions TAAF dans le besoin, en s’appuyant sur une communauté plus large et plus facile à contacter que le concept de l’AMAPOF a pris corps. Dans l’esprit de ses promoteurs, parmi lesquels, à côté de Gilbert Bon Mardion, on trouve Jean Volot, Bernard Duboys de Lavigerie, Pierre Décréau, Benoît Tollu, André Gérard… et bien d’autres, le but était de créer le lien de solidarité qui figure à l’article 2 de nos statuts.
Sous l’impulsion de B D L,( je ne cite que ses initiales pour ménager la modestie, de notre Président Fondateur) l’AMAPOF est vite devenue grâce au contenu de « la LETTRE »,( seul média indépendant des TAAF), une association active diffusant des informations à l’usage de ceux qui ont participé à la construction du Territoire avec ses succès et ses échecs, y ont laissé un peu d’eux-mêmes pour s’approprier ces terres hostiles qui sont ainsi devenues nôtres. Ils sont capables de comprendre les difficultés et les contraintes du climat, de l’éloignement, de l’isolement et du confinement qui caractérisent ce Territoire vraiment pas comme les autres. Parce qu’ayant une expérience du terrain et de son environnement, ils ont aussi très certainement des idées pour son développement et son avenir.
Je leur donne rendez-vous en 2001 pour célébrer avec éclat le 25éme anniversaire de la création de l’AMAPOF. À regarder un peu plus avant dans l’Histoire, nous apprenons qu’au XVIe siècle, le 18 Mars 1522 exactement, les compagnons de Magellan, rentrant de leur voyage de circumnavigation durant lequel avait péri leur Capitaine, passèrent sans la nommer en vue d’une île élevée inconnue dont ils relevèrent les coordonnées. À partir de 1559 Saint Paul est mentionné sur certaines cartes. Au XVIIe siècle des navigateurs Hollandais se rendant à Java, passant dans les parages la nommèrent les premiers « Nelle Amsterdam » du nom de leur navire, et signalèrent St Paul.
Pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, tout ce qui s’étend au-delà du 40e parallèle sud était inconnu. En raison d’une théorie erronée, répandue au sein des sociétés savantes de l’époque, on supposait qu’il existait un immense continent qui restait à découvrir, car sa présence était nécessaire pour faire contrepoids à la masse du continent Euro-Indo-Asiatique afin de maintenir l’équilibre du globe terrestre. Comme tous les grands navigateurs de ce temps, parmi lesquels les Français Bougainville, Lozier-Bouvet, Marion-Dufresne, (qui découvrit en 1772 les îles froides dénommées plus tard Archipel des Crozet,) … le jeune lieutenant de vaisseau Yves Joseph de Kerguelen Trémarec rêvait lui aussi de découvrir cette Terra Australis Incognita objet de toutes les convoitises et donner de nouveaux territoires à la France qui venait de perdre ceux des Indes, du Bénin et du Canada lors de la signature du traité de Paris. Aussi lorsque le 13 Février 1772 il fut en vue d’une terre inconnue et sachant Marion Dufresne dans les parages, il eut hâte de faire demi-tour pour annoncer au roi, avant tout autre, qu’il avait décroché la timbale.

James Cook, en 1776, informé de la découverte de notre Chevalier accourut aussitôt. Il fit le tour de l’île, hésita entre le nom de Kerguelen et celui de Désolation pour la nommer. Il constata l’inexistence de la Terra Australis Incognita, ce qui ne fit pas pour autant basculer le globe.
Force est de constater avec notre ami Mourgues que, comme les morues et les mérous ou les lions et les éléphants, la Terra Australis Incognita était, elle aussi, fausse, ou de mer, ce qui la rendait de toute façon inconsistante. Yves de Kerguelen fut sévèrement puni pour les désillusions provoquées par son enthousiasme et sa foi. Il eut cependant la satisfaction de finir honorablement sa vie en uniforme de contre-amiral.
Les Iles australes tombèrent momentanément dans l’oubli.

Au début du XIXe siècle, la demande croissante d’huile pour satisfaire les besoins de l’ère industrielle naissante, provoqua la ruée de chasseurs américains, anglais, norvégiens... vers les îles australes. Ils massacrèrent sans discernement les troupeaux de phoques et d’otaries pour en extraire la graisse et prélever les peaux. Leurs activités barbares se terminèrent en raison de l’épuisement de la faune et de l’avènement des huiles minérales sur le marché industriel.
Que reste-t- il de cet épisode sauvage et parfois tragique qui a frisé la catastrophe écologique ? :
Des épaves et des débris de navires encore visibles au fond des baies, des ruines de campements souvent signalées par d’énormes marmites de fonte dans lesquelles les phoquiers faisaient fondre la graisse des éléphants de mer en faisant brûler des manchots décapités à la faux par centaines de milliers pour servir de combustible. Ces sites sont aujourd’hui l’objet de la sollicitude des archéologues de la mission du patrimoine qui essaient de les faire « parler ». Trop rares sont, en effet, les témoignages écrits de cette époque fascinante qui nous sont parvenus, comme le récit de John Nunn. Enfin il nous reste quelques tombes émouvantes, devant lesquelles on se sent envahi de compassion pour ceux qui, venus ici chercher la fortune ou simplement les moyens de faire vivre leur famille, et y ont trouvé la souffrance le désespoir et la mort dans le dénuement et la plus grande des solitudes. Le vent, la pluie et la neige s’efforcent opiniâtrement de les effacer comme pour nous faire oublier ces tragédies.
Pendant ce temps, en 1839/40, à quelques milliers de kilomètres au Sud-Est, Dumont d’Urville découvrait la Terre Adélie, dernière des Terres qui constitueront les TAAF.
Pendant la seconde partie du XIXe siècle les activités dans les îles australes changent progressivement de style. De modestes et brèves tentatives de mise en valeur se soldèrent par des échecs. En 1871 à la Nelle Amsterdam par exemple Heurtin et sa famille, rongés par l’angoisse de la solitude, abandonnèrent précipitamment leur troupeau de vaches qui résisteront mieux à l’ennui que leurs propriétaires. Les dommages écologiques causés par ce troupeau seront heureusement limités. Les biotopes spécifiques à l’île, dont les bois de filicas,, et les myriades d’oiseaux survécurent dans les tranchées volcaniques et sur les parois des falaises abruptes inaccessibles aux bovidés. Un programme de réhabilitation de l’île, entrepris depuis quelques années, se poursuit lentement.
En 1874 l’intérêt des îles australes, rares terres émergées de l’Océan Indien, se révéla aux astronomes comme étant les seuls lieux d’observation possible du passage de Vénus devant le disque solaire. Avec eux des naturalistes et des géologues visitèrent les îles, effectuèrent une moisson d’observations, prélevèrent une quantité d’échantillons biologiques et minéraux qui furent déposés dans les principaux muséums d’histoire naturelle d’Europe. En même temps que les « savants » inauguraient la vocation scientifique de ces territoires, les politiques commençaient à en percevoir l’intérêt géopolitique. Entre 1850 et 1901 on dénombre plus de 25 bâtiments, dont certains firent naufrage, naviguant dans le sud de l’Océan Indien. Les mers du sud devinrent le dernier Océan à la mode où l’on se devait de croiser. Aux Kerguelen, le Comandant du Volage, qui fait partie de l’armada scientifique du passage de Vénus, a la malencontreuse idée de lâcher des lapins. Ils changeront en quelques années l’équilibre écologique de la Grande-Terre. Certaines espèces végétales originales, comme le chou de Kerguelen, en disparaîtront complètement. Elles seront heureusement hors d’atteinte sur quelques petites îles de l’archipel.
Dès les premières années du XXe siècle, J B Charcot à bord du Pourquoi pas ? explora les côtes Antarctiques sur les traces de Dumont d’Urville. Ces campagnes conforteront la position de la France pour faire reconnaître sa souveraineté sur la Terre Adélie. De 1893 à 1933, les frères Bossière tentèrent la mise en valeur industrielle des îles australes avec des moyens jusque-là inusités pour le territoire. Ils créèrent des sociétés, construisirent une usine pour le traitement des baleines et des éléphants de mer et une ferme d’élevage de moutons à Kerguelen, ainsi qu’une conserverie de langoustes à Saint Paul. Des navires-usines franco-norvégiens traquèrent la baleine et pratiquèrent la pêche hauturière.
Le projet des frères Bossière ne tint pas ses promesses, il se solda par un fiasco. L’éloignement, l’isolement, le confinement, l’inconfort, l’insécurité, générés par l’absence de liaisons maritimes régulières, le tout aggravé par le climat hostile, ne sont favorables ni au développement économique ni à l’équilibre psychologique des colons, indispensables à la réussite de toute entreprise humaine. Là encore, il nous reste des ruines témoins d’une grande ambition (Port Jeanne d’Arc), des récits de drames et de misère dont les « oubliés de Saint Paul » et toujours des cimetières (Port Couvreux, Port Jeanne d’Arc et Saint Paul) qui témoignent des mêmes souffrances, des mêmes angoisses et de la mort qui pour la première fois frappa de jeunes enfants.
Les îles australes retrouvèrent leur solitude naturelle pour un temps.
Au cours de la deuxième guerre mondiale l’intérêt stratégique et géopolitique s’affirma par la présence de pirates allemands qui venaient s’approvisionner en eau et s’abriter dans les baies de la côte Est de Kerguelen. Déguisés en navires de commerce, ils coulèrent les convois marchands alliés qui circulaient entre l’Afrique du Sud et l’Australie. L’Amirauté britannique fit mouiller des mines, réputées aujourd’hui inactives, dans les passes de la baie du Morbihan.
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En 1950 le Professeur anglais Berkner a l’idée d’organiser une année géophysique internationale (AGI) pour faire suite aux années polaires interrompues par la guerre. Aux termes d’un accord international toutes les nations exécuteront de 1956 à 1958 un programme commun d’observations des phénomènes géophysiques sur la planète entière. Il sera prolongé dans un premier temps pour devenir ensuite permanent.
Dès 1947 les différends sur les revendications territoriales des nations ayant des prétentions territoriales sur l’Antarctide provoquent de nombreuses réunions qui n’aboutiront qu’en 1959 à la signature du traité de l’Antarctique. Afin de renforcer sa position le gouvernement français encourage des expéditions conduites par Martin de Viviés à la Nelle Amsterdam en 1949, par André Frank Liotard en Terre adélie en1949-50, et par Pierre Sicaud à Kerguelen en 1950. Ils implanteront les premières structures des établissements permanents que nous connaissons. En 1955 une loi organique crée un nouveau Territoire qui rassemble sous le vocable de Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) l’ensemble des Iles Australes Françaises et la Terre Adélie.

La recherche a été l’activité dominante dans le Territoire au cours de la deuxième partie du XXe siècle. Le véritable départ d’une activité scientifique permanente a été donné par l’AGI avec la caution de l’Académie des sciences, le soutien financier du CNRS, et celui sans réserve des TAAF. Le soutien logistique des Expéditions Polaires Françaises pour la Terre Adélie, et celui du Comité d’Action Scientifique de la Défense Nationale pour Kerguelen, ont été les facteurs déterminants de la réussite de cette lourde et difficile entreprise.

Je ne vous raconterai pas la suite de cette longue et passionnante histoire puisque vous la connaissez mieux que moi, pour l’avoir vécue par votre présence sur le terrain, par les fonctions que vous y avez exercées et les événements dont vous avez été les témoins.
On peut s’interroger aujourd’hui à la lumière de l’Histoire sur la nature et l’intérêt de ces terres qui ont généré tant de convoitises, d’ambitions, de désillusions et malheureusement de drames.
Notre voyage à travers le temps nous a montré que la Terra Australis était un faux continent comme y sont fausses les morues indigènes, et que seulement quatre ou cinq groupes d’îles dont trois font partie des TAAF occupaient sa place. Leur importance géopolitique et stratégique ne fait pas de doute. Rares points utilisables dans l’immensité désertique de l’Océan Indien pour faire des observations météorologiques, des mesures de positionnement et de recueil de données de satellites, leur utilité est indiscutable. La situation géomagnétique de Terre Adélie à proximité du pôle magnétique sud et de Kerguelen sous la zone aurorale est unique pour l’étude des interactions entre les phénomènes solaires et terrestres. Les données des laboratoires qui y sont installés depuis un demi-siècle ont valeur de référence internationale. Les forages dans la glace de Terre Adélie apportent des données paléoclimatiques spectaculaires et inestimables pour la compréhension de l’évolution des climats. Ces îles et le Continent Antarctique isolés pendant des millénaires sont devenus pour les sciences de la vie, de rares sanctuaires où la faune et la flore terrestre et océanique ont évolué à l’abri des bouleversements provoqués par l’intervention de l’homme. À cet égard l’archipel des Crozet et la Terre Adélie plus épargnés que les autres districts devraient faire l’objet de protection particulière. Le Territoire offre aussi des terrains de simulation unique pour tester le comportement humain dans des environnements extrêmes pour la préparation des vols spatiaux vers Mars ou l’implantation de stations habitées sur la Lune. La station Franco-Italienne Concordia pourrait en être le prototype.
La liste de tous les programmes de recherche qui font la richesse de ces territoires et leur justification pour le développement de la connaissance pourrait devenir fastidieuse tant ils sont nombreux.
Les tentatives de mise en valeur économique rencontrées au cours de ce bref rappel historique se sont toutes soldées par des échecs financiers pour leurs promoteurs, par des drames, des souffrances et des tragédies pour la plupart des acteurs sur le terrain et des dommages quelquefois à la limite de l’irréversible pour l’écologie des espèces.
Seule l’exploitation contrôlée de la pêche par une entreprise réunionnaise de la taille de la SAPMER semble donner des résultats satisfaisants.
L’arrivée récente, dans la zone d’exploitation exclusive de pêche du Territoire, de navires pirates vétustes et délabrés, armés d’équipages vivant dans des conditions de précarité à la limite de la sécurité et écumant les fonds marins jusqu’à épuisement, nous rappelle des pratiques et des dangers que le Territoire a connus, il y a deux siècles avec la ruée des chasseurs de phoques. L’intervention des commandos de la marine nationale sur les lieux de pêche devrait y mettre fin.

Alors à l’aube du troisième millénaire quelles perspectives imaginons nous pour ce Territoire qui ne nous laisse pas indifférents ?
Le sous-sol du plateau continental semble receler des gisements d’hydrocarbures dont l’exploitation dans des conditions climatiques sévères et d’éloignement nécessite réflexion.
Le tourisme certainement oui, s’il est bien encadré et limité en nombre, si les équipements d’accueil, d’hébergement de transport et de sécurité le permettent. Le Territoire ne manque pas d’atouts :paysages parfois sublimes, sensations fortes assurées, faune et flore spécifiques qui devront être protégées dans l’enceinte de parcs nationaux strictement réglementés.
La recherche scientifique si utile soit elle ne suffit pas à créer un l’équilibre social propice au développement et à fixer temporairement une population normale. Une activité complémentaire de service axée par exemple sur le transport aérien ou maritime pour servir de relais entre Kerguelen, les bases antarctiques qui en éprouvent la nécessité et les réseaux des compagnies aériennes desservant l’Afrique du Sud, la Réunion ou l’Australie serait peut-être un élément catalyseur pour assurer à fois la sécurité des résidents et des touristes et créer quelques activités de sous-traitance. Kerguelen pourrait jouer son rôle de plate-forme de transit entre les bases antarctiques, subantarctiques et le monde.
Mais peut-être êtes vous convaincus, non sans raisons, que les TAAF doivent rester un Territoire fermé à toute activité non scientifique pour protéger ces sanctuaires vierges qui ont évolué à l’abri des perturbations générées par l’activité des hommes et font partie de leur patrimoine.

Qu’en pensez vous ?



René Bost
Président de l’AMAPOF