Lettre 53

Lettre 53 Couv

ÉDITORIAL DE LA 53ème LETTRE


LES PÔLES, LA MÉMOIRE ET LE TEMPS.

Le début de l"' Histoire " de l'Univers, auquel il semble que l'Homme puisse se référer avec quelque certitude, commence, selon l'hypothèse la plus communément admise, par une déflagration inouïe : le Big-Bang, dont la mémoire est conservée dans le cosmos par la présence d'un rayonnement fossile considéré comme correspondant à la température résiduelle de l'explosion initiale après treize à quatorze milliards d'années.
Depuis cette probable origine, la matière, la vie et probablement l'intelligence laissent aussi au fil du temps des traces qui témoignent de leurs " évolutions " passées. On remarquera avec modestie, pour modérer ce propos, que seule l'évolution de la matière est observable à l'échelle de l'Univers ; la vie et l'esprit (au sens de la connaissance) ne sont observables, pour le moment, que sur notre toute petite planète.
L'Homme, le plus récent " avatar " de la création terrestre, est doté d'une intelligence consciente qui s'exprime. Il s'efforce de découvrir les témoins de l'évolution, de les décrypter, de les classer dans le temps pour reconstituer cette fabuleuse histoire de l'Univers qui est aussi la sienne. Mais il laisse à son tour des indices sous forme de monuments, de documents et autres objets dont se délectent les historiens, les archéologues et autres archivistes.
Comme les poupées russes, la mémoire aussi est gigogne.

Les rayonnements de l'univers, captés depuis peu par les satellites, témoignent de phénomènes parfois cataclysmiques au cours desquels se transforme la matière.
Les structures géologiques du fond de l'océan mondial témoignent de la dérive des continents.
Les fossiles enfouis dans les sédiments révèlent des formes de la vie archaïque terrestre dont certaines font partie de notre propre généalogie.
Le génome constitue une mémoire qui conserve le code du développement embryonnaire chez les différentes espèces du monde vivant.
En raison de leur climat extrême, seules les régions polaires conservent dans un ordre " immuable " un nombre important des témoignages du passé de notre planète qui ont été dispersés, balayés par le vent, l'érosion, le ruissellement, la fusion et les activités des hommes... dans les autres régions de la Terre.
Pour avoir su extraire de ces glaces polaires la mémoire de l'évolution des climats au cours des 480 000 dernières années, Claude Lorius et Jean Jouzel ont reçu de Claudie Haigneré, ministre de la Recherche, la médaille d'or du CNRS au cours d'une cérémonie qui s'est déroulée le 12 décembre dernier dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
Vous connaissez certainement tous assez bien la personnalité de Claude Lorius pour que je m'abstienne de résumer ici son remarquable parcours polaire. Si vous voulez mieux le connaître, je vous renvoie à l'article publié dans la Lettre 51 (page 12) à l'occasion de l'attribution du prestigieux prix Balzan qui lui a été remis à Berne le 9 novembre 2001.

Pour la petite histoire, il avoue que c'est en voyant des bulles d'air, contenues dans un glaçon, éclater à la surface d'un verre de whisky, qu'il a eu l'intuition que les glaces polaires pouvaient contenir des échantillons d'air témoins des variations climatiques passées. N'allez surtout pas croire pour autant qu'il suffit de boire du whisky (sans oublier les glaçons) pour avoir des idées géniales, même si certains vous diront que "ça peut aider".

Pour la grande histoire, en simplifiant à l'extrême, grâce à une étroite collaboration entre Claude Lorius et Jean Jouzel du CEA, il a été possible d'extraire de la glace et de l'air qu'elle contenait à la fois l'âge des échantillons recueillis, la température au moment de la formation de la glace et la composition physicochimique de l'eau et de l'air qui les constituent.

À partir de 1à, la reconstitution des climats et de leurs cycles de variation, sans être chose aisée, était du moins possible sur les 500 000 années passées ; c'est-à-dire au-delà du Quaternaire. Mais plus important encore, grâce à 1a corrélation étroite observée entre les variations de la température et celles de la teneur en gaz à effet de serre (méthane et gaz carbonique) il devient possible de projeter dans l'avenir les effets de la pollution industrielle actuelle sur le climat.

Je suis heureux de rendre hommage et de féliciter au nom de 1 'AMAPOF, bien sûr les deux récipiendaires et, sans rien enlever à leur mérite, d'y associer tous ceux, dont certains font partie de notre association, qui, de près ou de loin, ont participé à cette aventure remarquable. Tant il est vrai que les grandes entreprises de la recherche scientifique contemporaines (espace, médecine, technologies... et exploration polaire) nécessitent des organisations pyramidales parce qu'elles exigent des compétences aiguës dans les domaines les plus variés.

Pour I 'AMAPOF cultiver la mémoire c'est aussi reconstituer et rendre accessible l'histoire polaire et sub-polaire à travers des témoignages, connus ou à découvrir et pourquoi ne pas proposer la pose d'objets immeubles (qui peuvent être de simples plaques) perpétuant, sur les lieux, le souvenir d'événements remarquables ou symboliques.

Une cérémonie, à laquelle participeront des représentants allemands, anglais et français se déroulera dans la baie de l'Observatoire à Kerguelen pour commémorer à la fois l'expédition britannique venue en 1874 y observer le passage de Vénus sur le disque solaire et le premier hivernage scientifique, que les Allemands y effectuèrent en 1902. C'est au cours de cet hivernage que Josef Enzensperger trouva la mort. Une plaque rappelant ces événements et le caractère essentiellement européen de l'exploration polaire et sub-polaire sera scellée à cette occasion. Elle témoignera modestement, à sa manière, de la fin des rivalités entre les nations du " vieux continent " célébrée en janvier dernier, lors du 50e anniversaire du traité franco-allemand de l'Élysée.

Vous trouverez aussi dans cette LETTRE la traduction par Geneviève Pillet, que je remercie au passage, d'une interview de Pierre Sicaud parue le 21 avril 1953 dans " The West Australian ". Ce témoignage nous interpelle par l'ambition politique des pères fondateurs du Territoire qui avaient compris au sortir de la deuxième guerre mondiale l'importance stratégique des "îles Kerguelen qui semblent avoir été placées par une main providentielle car elles sont une escale parfaite entre l'Australie, l'Afrique du Sud et le continent antarctique " et la nécessité d'une coopération internationale étroite, indispensable pour leur mise en valeur.

Au fil du temps, les objectifs géopolitiques varient en fonction des conjonctures nationales ou des contextes internationaux. Ainsi le projet d'utiliser l'archipel de Kerguelen comme base expérimentale pour l'arme atomique, en raison de l'isolement naturel du site, qui finalement ne fut pas retenu, a interdit pour un temps tout accord de coopération étroite avec un pays étranger. De même les technologies de l'aéronautique qui semblaient limiter les performances des aéronefs ont fait des progrès suffisants pour que ces ambitions puissent être, à nouveau, considérées. Ainsi certains voyageurs ayant pris l'avion à Johannesburg pour se rendre à Melbourne m'ont rapporté leur surprise, en entendant, un jour de beau temps, le pilote annoncer: " Vous pouvez apercevoir sur la droite de l'appareil l'archipel des îles Kerguelen ".

Pour Pierre Sicaud et ses compagnons, la première étape de leurs ambitions était d'acheminer, jusqu'à Port-aux-Français, un hydravion " Catalina " acheté aux USA à la NouvelleOrléans. L'aéronef hélas ne parvint jamais à destination. Ce fut une véritable épopée. Parmi bien d'autres incidents qui jalonnèrent le parcours, une escale forcée aux portes d'Orléans sur la Loire nous sera racontée, dans le prochain numéro de la LETTRE, par un témoin oculaire interviewé par Bernard Duboys et Pierre Décréau.

La maîtrise de la Mémoire et du Temps permet aux hommes de notre temps de retricoter les petites histoires et la grande Histoire de l'Homme. Nous vivons une période passionnante qui pour la première fois permet d'entrevoir, à défaut de notre avenir, nos origines avec une relative certitude.

Mais le passé ne doit pas nous faire oublier le présent qui est le temps des achats à la " boutique " pour vos vacances que je vous souhaite les plus agréables, les plus intelligentes, les plus reposantes ou sportives, les plus utiles ou futiles, possibles, selon votre tempérament.


Cordialement
René BOST
Président de l'AMAPOF
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Quelques scénarios climatiques pour le futur Vagabond autour de l'Arctique Bloc-notes

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Il y a 166 ans À bord de l'Astrolabe
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Il y a 45 ans À Kerguelen : le Bren-Carrier   découvrir
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