Histoire des Pôles

1 - Des prémices aux premières missions au Groenland et en Terre-Adélie

 
   

1. Des prémices aux premières missions au Groenland et en Terre-Adélie

 

Les Grands Anciens

L'appréhension du Monde par les Européens occidentaux a été lente et progressive. C'est du moins l'impression qui ressort de l'examen des archives officielles. En fait les découvertes se sont faites le plus souvent en suivant des routes que les autochtones empruntaient depuis longtemps déjà. Les cartographes des puissances politiques ou commerçantes ont patiemment collationné les observations des navigateurs et des voyageurs qu'ils pouvaient réunir en se gardant soigneusement de les divulguer. Cette méfiance intéressée ne facilitait pas l'essor des connaissances. Les routes des pôles, plus tardives pour l'essentiel, ont été, elles, plus innovantes. Si leur conquête fit l'objet d'une compétition entre navigateurs, elle fut aussi plus ouverte et amorça une véritable collaboration. Si dans cette quête les anglo-saxons et les scandinaves se sont montrés les plus nombreux et les mieux connus, des Français de qualité ont également pris part aux découvertes et laissé la trace de leurs exploits.

Nous ne serons pas exhaustifs, mais essayons un panorama de nos marins et de leur apport à notre connaissance des hautes latitudes.

Au IVe siècle avant notre ère Pythéas, le Marseillais, a franchi le cercle polaire arctique après avoir reconnu les Hébrides, les Orcades, les Shetland, les Féroé et l'Islande (Thulé). Il pénètre ensuite en mer Baltique et s'enfonce jusqu'au golfe de Finlande (voir la notice de Pythéas).

Suivent deux millénaires relativement calmes. Puis, après les grandes découvertes du XVe siècle, on commence à parler de la terra australis incognita et commerçants et chasseurs partent à sa recherche. En 1504 le sieur de Gonerville, d'Honfleur, perdu dans une tempête vers le Cap de Bonne espérance a cru l'atteindre et son témoignage servira d'aiguillon pendant deux siècles à ses successeurs. Mais sa Terre des Perroquets n’était probablement que le Brésil.

Les XVIIe et XVIIIe siècles sont ceux de la Compagnie des Indes Orientales qui fera beaucoup naviguer entre le Cap de Bonne Espérance et le détroit de Magellan. Ses capitaines plongeront dans le Sud, certes sans grands succès. On se rappelle de Gennes, Gouin de Beauchesne, Terville, les malouins Poré et Doublet, Frézier qui doutera de l'existence même d'un continent austral, et Bouvet qui, le premier, se heurtera aux glaces par 54°S près de ce qu'il nommera Cap Circoncision et qui deviendra l'île portant son nom.

La seconde moitié du XVIIe siècle voit l'arrivée des grands navigateurs. Ce sont Bougainville avec Guyot et Chênard de Giraudais, Etchevery, Surville, puis Marion Dufresne et Crozet qui découvrent les îles Marion et Prince Edward et le groupe des Crozet mais manque l'île qu'atteindra Kerguelen avec Saint-Alouarn et à laquelle Cook donnera son nom.

En Arctique, la concurrence est plus rude et les Français moins nombreux. Cependant dès 1524 le Dieppois Jean Ango cherche le passage du Nord-Ouest. Un siècle plus tard Bourdon longe le Labrador et atteint la Baie d'Hudson où le suit Le Moyne d'Iberville tandis que La Varenne explore le Spitzberg.

Au début du XVIIIe siècle de Courtemanche hiverne au nord du Labrador et quelques décennies plus tard on retrouve Kerguelen en mer du Groenland et en Islande et La Pérouse à Sakhaline et au Kamtchatka.

Les voyages scientifiques.

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle les puissances font accompagner leurs expéditions de reconnaissance et de prise de possession par des scientifiques, naturalistes, astronomes, géographes, hydrographes, .. Cette tendance se renforce au XIXe siècle et l'on verra de nombreux marins français, d’Entrecasteaux, Huon de Kermadec, Beautemps-Beaupré, Baudin, Freycinet, Duperrey, Dupetit-Thouars reconnaître les terres les plus australes et descendre toujours plus au Sud. Parallèlement et plus discrètement, sur leurs traces, des flottilles de chasseurs de phoques exploitent les nouvelles découvertes souvent jusqu'à l'épuisement de la ressource. Ils participent néanmoins au développement de la connaissance des confins antarctiques.

Ont ainsi été découvertes, les Malouines, la Géorgie du Sud, les Orcades du Sud, les Shetland du Sud et on soupçonne l'existence de la péninsule antarctique quand un navigateur britannique, Weddell, assure avoir atteint la latitude de 74°15' dans une mer libre de glaces. C'est ce que veut vérifier Dumont d'Urville quand il quitte Toulon en septembre 1837. Il échouera, mais aura reconnu de nouvelles terres auxquelles il donnera des noms français (Louis-Philippe, Joinville, ..). Après divers travaux géographiques et scientifiques en Océanie, il repartira vers le Sud depuis Hobart et débarquera en Terre-Adélie le 21 janvier 1840.

La Marine Royale, puis Nationale, maintient la présence de la France dans les eaux australes. Cecille sur l'Héroine protège les baleiniers français dans le Sud Indien. L'observation du passage de Vénus devant le Soleil en 1874 motive les voyages de Jacquemart sur la Vire et de Mouchez et Duperré sur la Dives. Puis en 1882 c'est la première année polaire avec un hivernage à terre dans la Baie Orange en Terre de Feu sous la direction de Courcelle-Seneuil et des travaux d'hydrologie et d'ethnographie sur les fuégiens à partir de la Romanche sous le commandement de Marial.

Enfin la dernière décennie du XIXe siècle voit se dérouler différentes missions qui vont confirmer la souveraineté de la France sur les Terres Australes (Kerguelen, Crozet, St-Paul et Amsterdam).

Expéditions scientifiques également en Arctique, d'abord avec Blosseville qui disparaît avec la Lilloise, puis avec Tréhouard et Fabvre partis à sa recherche. Puis de la Roncière avec le Prince Napoléon visite les îles de l'Atlantique Nord jusqu'à Jan Mayen, le Prince de Monaco explore le Spitzberg, le Duc d'Orléans conduit deux expéditions sur la côte Nord-Est du Groenland où il atteint 78°16' puis au Spitzberg et en Nouvelle Zemble qu'explore peu après Charles Bernard.

Les précurseurs

Avec le tournant du XXe siècle les expéditions vont se multiplier : tentatives pour atteindre les pôles, pour forcer les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest, pour étendre nos connaissances. On modernise les équipements, on développe des techniques nouvelles, les premières motorisations apparaissent. Pour la France, c'est Jean-Baptiste Charcot qui va porter le flambeau. Il organise en Antarctique, dans le secteur de la péninsule, deux campagnes en 1903-1905 avec le Français puis en 1908-1910 avec le Pourquoi-Pas ? Après la Grande Guerre, il multipliera, les missions scientifiques, toujours sur le Pourquoi-Pas ?, dans l'Atlantique Nord et l'Arctique. Il mettra en place, au Groenland, les hivernants de la seconde année polaire, en 1932, au Scoresby Sund, et Paul-Émile Victor et ses compagnons, en 1934, à Ammassalik où ils hiverneront.

En 1936 Paul-Émile Victor traverse le Groenland d'Ouest en Est en traîneau à chiens avec trois compagnons et, tandis que le Pourquoi-Pas ? rapatrie Michel Pérez et Robert Gessain, il part hiverner dans une famille eskimo à Kangerlugssuatsiak à 250 km au Nord d'Ammassalik.

La création des Expéditions Polaires Françaises

Paul-Émile Victor a terminé la guerre en Alaska dans une unité de l'armée de l'air américaine qui entraînait aux techniques de survie les pilotes risquant d'être obligés d'atterrir dans le Grand Nord et qui s'efforçait de les retrouver et de les récupérer. Dans cette épreuve, il enrichit sa connaissance des régions polaires et découvre les techniques modernes que les besoins du conflit avaient permis de développer. Aux États-Unis il se lia aussi avec André-Frank Liotard.

Il rentre en France en août 1946 et aussitôt annonce sa volonté d'organiser une mission scientifique au Groenland, en mettant en œuvre les techniques nouvelles acquises aux USA. Trois jeunes montagnards, J.-A. Martin, Robert Pommier et Yves Vallette, retour du Spitzberg, vont le pousser à s'intéresser aussi à la Terre-Adélie. Un ambitieux projet d'expéditions scientifiques est prêt à la fin de l'année. Aidé efficacement par André-Frank Liotard qui possède de nombreuses relations politiques, Paul-Émile Victor soumet son projet au Gouvernement que préside Paul Ramadier. Le Conseil l'approuve le 28 février 1947 (voir document). Dans le contexte de l'après-guerre où les préoccupations des gouvernants vont plutôt à la reconstruction d'un pays détruit et à l'approvisionnement d'une population affamée, cette décision semble tenir lieu du miracle mais elle montre à l'évidence que ce gouvernement avait une vision à long terme de l'intérêt de la France.

Sous le nom « Expéditions Polaires Françaises – Missions Paul-Émile Victor », l'opération est rapidement mise sur pieds. Elle est approuvée par le Président de la République, Vincent Auriol (voir document). L'Académie des sciences va prendre en compte le programme scientifique, ce que confirment par lettre ses Secrétaires perpétuels, Louis de Broglie et A. Lacroix (voir document : page 1, page 2, page 3) et mettre en place une Commission scientifique que président Charles Maurain et le R. P. Pierre Lejay. Enfin, en juillet 1947, l'Assemblée Nationale vote les crédits nécessaires aux expéditions vers le Groenland et la Terre Adélie.

Paul-Émile Victor s'est entouré d'un Comité directeur où, à côté d'André-Frank Liotard, siègent ses compagnons d'avant guerre, les docteurs Robert Gessain et Raymond Latarjet, et le géologue Michel Pérez. Et, les décisions pleuvent. Liotard s'occupera de l'Antarctique où on n'a pas d'expérience récente. Lui-même participera, durant l'été 1947-1948, à une campagne sur le John Biscoe avec les Anglais en péninsule antarctique, tandis qu'on enverra Yves Vallette chez les Australiens à Macquarie. Pour le Nord une campagne préparatoire d'une trentaine de membres devrait reconnaître, durant l'été 1948, l'accès de l'inlandsis groenlandais et mettre en place les moyens techniques des campagnes ultérieures. En outre, pour la Terre-Adélie, un navire est acheté et confié à la Marine Nationale qui l'armera. Après passage par un chantier naval de Saint-Malo et l'arsenal de Brest il deviendra le Commandant Charcot. Il partira à l'automne 1948.

Les objectifs scientifiques

Dès leur traversée du Groenland, en 1936, Victor, Pérez et Gessain avaient posé les questions fondamentales de la recherche polaire :

 

Quelle était l’épaisseur de la calotte glaciaire ?

 

Quel était le profil des terres ensevelies sous cette croûte de glace ?

 

Comment ce désert glacé s’était-il formé ?

 

Quel en était le régime ?

 

Quelle influence exerçait-il sur l’Atlantique nord et les terres environnantes ?

 

L’anticyclone prévu par Hobbs existait-il ?

Ces différents points sont repris dans le projet soumis au Gouvernement. Paul-Émile Victor avait ainsi défini les objectifs scientifiques que ses missions se proposaient d'atteindre :

 

Physique du globe (tectonique, gravimétrie, magnétisme, etc.),

 

Météorologie (conditions météorologiques, sondages de l’atmosphère, sondages goniométriques d’atmosphériques, etc.),

 

Étude de l’atmosphère (ionosphère, stratosphère, optique atmosphérique, ozone, électricité atmosphérique, rayons cosmiques, etc.),

 

Pédologie, géologie, glaciologie,

 

Biologie (faune aérienne, terrestre et maritime, physiologie humaine, alimentation, protection contre le froid, etc.)

 

Anthropologie, ethnologie, archéologie,

 

Techniques (comportement du matériel au froid, adaptation humaine aux conditions, vêtements, rations, applications de l’aviation aux recherches scientifiques, etc.).

Et ce programme ambitieux mais presque encore d’actualité figure dans un document de février 1947 !

 

Les premières campagnes au Groenland

L’autorisation du gouvernement danois de conduire une expédition au Groenland fut obtenue en mai 1947.

Le programme des expéditions au Groenland prévoyait la réalisation de plusieurs campagnes d’été faites de déplacements motorisés en véhicules à chenilles sur l’inlandsis, dans la partie centrale du Groenland et l’établissement d’une station d’hivernage (dite station centrale) devant fonctionner deux ans. Un support aérien avec largages de matériels à partir de l’Islande complétait la logistique au sol. Les principales recherches projetées concernaient la géodésie, la glaciologie, la gravimétrie, la météorologie et la physique de l’atmosphère.

La campagne d’été de 1948

Cette campagne d’été fut précédée d’une campagne préparatoire de cinq mois consacrée essentiellement à apporter le matériel à pied d’œuvre.

Le 14 mai 1948, vingt huit hommes et 110 tonnes de matériel embarquaient à Rouen sur le navire norvégien Force. Arrivé au Groenland, Paul-Émile Victor choisit le fjord situé devant le glacier Eqip Sermia par 69°46'N et 50°15'O comme point de départ de l’expédition. La difficulté majeure consistait à monter le matériel en escaladant le rebord côtier dont le terrain s’avéra très irrégulier et abrupt. Pour faire passer les véhicules il fallut construire une « route » et un téléphérique. Plusieurs camps intermédiaires furent nécessaires pour cet énorme travail qui n’avait jamais été réalisé dans le passé.

Le 9 juillet, l’inlandsis fut atteint (Camp III). Plusieurs reconnaissances furent effectuées en vue de parvenir plus avant sur la calotte glaciaire proprement dite, mais la fonte d’été créant d’énormes « bédières » et rendant le terrain impraticable empêchèrent d’aller plus avant. Le matériel fut stocké et le retour en France se fit sur le Brandel qui arriva à Rouen le 13 août 1948.

La campagne d’été de 1949

Les objectifs de cette campagne étaient avant tout d’établir la station centrale tout en effectuant des observations scientifiques le long du parcours, et de mener quelques études de sciences naturelles dans la zone côtière.

L’expédition comprenait trente cinq hommes et 140 tonnes de matériel et était appuyée par un support aérien (dépendant de la SATI de Roger Loubry). Le transport entre la France et le Groenland fut assuré par le navire norvégien Fjelberg, qui appareilla le 13 avril 1949.

En raison de l’état des glaces, sept tentatives furent nécessaires pour atteindre l’inlandsis (27 mai). Des convois partirent le 1er juin du dépôt du Camp III. Le travail fut réparti en plusieurs groupes, dont le but majeur était d’apporter le matériel nécessaire à l’établissement de la station d’hivernage. Le premier convoi atteignit le 17 juillet le site choisi par 70°N et 40°O, emplacement où avait hiverné avant la guerre l’équipe de Wegener. Treize vols de parachutage et de largage complétèrent le transport terrestre. Huit hommes furent laissés pour hiverner. Le 14 septembre 1949 l’évacuation du Groenland se fit sur le Président Houduce, puis, à partir de Saint-Jean de Terre Neuve, sur l’aviso l’Aventure.

L’hivernage 1949-1950

L’hivernage se déroula sous la direction de Robert Guillard. Une fois l’installation de la station terminée, les observations météorologiques et les études de physique de l’atmosphère furent assurées avec régularité malgré le fonctionnement défectueux de plusieurs appareils et les difficultés des conditions de vie, en particulier la monotonie de l’alimentation.

Du 15 mai au 15 juin 1950, les hivernants procédèrent à la remise en état de la station. Deux missions aériennes d’approvisionnement en matériel s’avérèrent possibles fin juin, mais deux autres vols ne purent atteindre la station. En même temps, le 30 juin 1950, arriva à la Station Centrale le premier groupe de campagne d’été. La relève d’hivernage se fit le 21 juillet.

La campagne d’été de 1950

Les objectifs de cette campagne consistaient à intensifier les observations scientifiques et à évacuer le premier groupe d’hivernage en le remplaçant par un autre.

L’expédition comprenait trente neuf membres dont neuf pour le futur hivernage (auquel il faut ajouter les huit hivernants de 1949-50). Les nouveaux participants embarquèrent avec 160 tonnes de matériel sur l’Hillevaag le 13 avril 1950.

Le navire, après avoir doublé le cap Farvel, rompit son hélice sur un amas de glaces flottantes. Il fallut le remorquer et le remplacer à partir d’Ivigut par le Force.

Les travaux scientifiques commencèrent le 8 juin. Ils comprenaient, entre autre, un forage profond au Camp VI. L’expédition se divisa en deux groupes, le groupe A se rendant à la Station Centrale et le groupe B étant chargé de transports intermédiaires. Parallèlement se déroulaient différentes mesures de gravimétrie, de physique de l’atmosphère, de géodésie et de sismique.

A la date du 12 juillet, le programme prévu étant réalisé, il fut possible d’étendre les observations en prolongeant les itinéraires vers le SE et le NE et d’atteindre la côte orientale.

L’expédition quitta le Groenland le 6 octobre 1950 sur le Polarbjörn.

L’hivernage de 1950-51

Cet hivernage de neuf hommes se déroula sous la direction de Paul Voguet.

La station fut agrandie et améliorée, notamment en ce qui concernait les aménagements extérieurs. Les travaux et observations scientifiques se déroulèrent sans discontinuer tout au long de l’hivernage, en particulier les mesures de météorologie. Différents ravitaillements aériens furent possibles au printemps.

La station fut fermée le 20 août. Quelques temps auparavant, le 1er mai 1951, un groupe de quatre hommes avait quitté la station pour la côte Ouest avec deux weasels afin de préparer la campagne d’été de 1951.

La campagne d’été 1951

Les objectifs de cette campagne étaient la continuité et l’intensification des travaux scientifiques et le rapatriement des neuf hommes d’hivernage.

L’expédition, comprenant vingt-deux membres sous la direction de Gaston Rouillon, quitta Rouen le 22 avril 1951 sur le Skallabjörn. Le 25 mai elle était au Camp I et le 3 juin elle atteignait l’inlandsis au Camp VI.

Quatre groupes furent formés :

 

deux groupes devaient effectuer des sondages sismiques, le groupe bleu et le groupe rouge, sur des parcours différents,

 

un groupe se consacrait aux mesures gravimétriques,

 

un groupe était chargé des transports.

Au groupe bleu échut l’itinéraire le plus Sud. Au voisinage du Mont Forel, un weasel tomba dans une crevasse, causant la mort d’Alain Joset et du Danois Jens Jarl. L’US Air Rescue participa aux secours en parachutant du matériel sur le lieu de l’accident et il fut possible d’explorer la crevasse, mais les deux corps ne purent être remontés.

Pendant ce temps, le groupe rouge faisait route vers l’Est et rejoignait la Station Centrale. Les deux autres groupes effectuaient leur travail ; en particulier, le groupe de gravimétrie atteignait à l’Est le Cecilia Nunatak. De nombreux largages aériens de matériels et d’essence permirent ces importants déplacements.

L’expédition quitta le Groenland le 26 septembre 1951 à bord du Polar Star.

Les campagnes d'été 1952 et 1953

Durant ces deux années, les E.P.F. envoyèrent au Groenland des équipes restreintes de quatre et cinq hommes pour récupérer du matériel et effectuer différents travaux scientifiques dont la continuité des mesures paraissait utile.

L'ensemble de ces différentes campagnes d'été au Groenland représente environ 10 000 km d’itinéraire parcourus, soit 95 000 km pour la totalité des véhicules. La démonstration des possibilités d'une logistique moderne en matière de recherche polaire mobile était faite par les E.P.F. qui avaient réalisé une première dans le domaine.

 

Les premières campagnes en Terre-Adélie

La campagne 1948-49

Le Commandant Charcot, commandé par le Capitaine de frégate Max Douguet, transportait, sous la direction d’André-Frank Liotard, treize civils dont une partie devait créer une station en Terre-Adélie et y hiverner. Par suite d’une avarie de machine, le navire n’appareilla que le 26 novembre 1948 avec deux mois de retard. Il atteignit la banquise le 11 février 1949, puis se heurta à un pack épais par 66°15'S et dut faire demi-tour le 25 février. Quelques observations furent faites au retour. Le matériel et les trente-cinq chiens de l’expédition furent laissés en Australie et le 11 juin 1949 le Commandant Charcot touchait Brest.

L’expédition de 1949-1951. Le premier hivernage à Port-Martin

L’expédition (quinze hommes dont douze hivernants et 150 tonnes de matériel) embarqua le 20 septembre 1949 à Brest sur le Commandant Charcot toujours commandé par le Capitaine de Frégate Max Douguet.

Le 21 octobre, l’un des promoteurs de cette expédition, J.A. Martin, décédait subitement au large de la côte d’Afrique du Sud ; il fut inhumé à Capetown.

Après avoir récupéré les chiens, les 100 tonnes de matériel et deux weasels en Australie, le Commandant Charcot fit route vers la Terre-Adélie. Le 29 décembre 1949, il rencontrait le pack. Grâce aux informations fournies par les vols du petit hydravion qu’il transportait, il put franchir la barrière de glace et le 15 janvier il était en vue de la côte de Terre-Adélie dans la zone parcourue en 1840 par Dumont d’Urville.

Après différents repérages de sites de débarquement, le choix définitif se fit le 20 janvier sur un emplacement rocheux situé par 69°49'S et 141°24'E. Le 2 février la totalité du matériel était à terre et le navire quittait la Terre-Adélie le 8 février 1950. La base reçut, en souvenir du membre de l’expédition décédé en route, le nom de Port-Martin.

L’hivernage des onze membres de l’expédition, sous la direction d’André-Frank Liotard, commença par la construction d’un ensemble de baraquements en forme de croix mesurant 16 mètres sur 4,5 mètres. Il comprenait une salle commune, une cuisine, un dortoir, un laboratoire et, en prolongement, un atelier. Un abri-refuge fut construit à proximité.

Les mesures de météorologie commencèrent dès la mi-février. Des observations scientifiques, marégraphie, cartographie, étude de la faune et de la flore, furent effectuées régulièrement. Des raids en traîneaux à chiens et en véhicules chenillés se déroulèrent tant sur la glace de mer que sur le Plateau antarctique. En particulier, l’un d’eux eût lieu à Pointe-Géologie dans la région où Dumont d’Urville avait pris possession de la Terre-Adélie. On y découvrit, dans un cadre magnifique, une importante rookerie de manchots empereurs (la cinquième connue). Un autre raid poussa vers cap Denison où on retrouva la base établie en 1911 par l’Australien Douglas Mawson.

Le 6 janvier le Commandant Charcot mouillait devant Port-Martin et déposait les membres et le matériel de la deuxième expédition en Terre-Adélie. Le navire quittait la Terre-Adélie le 5 février 1951.

L’expédition en Terre-Adélie 1951-52. Le second hivernage à Port-Martin

La seconde expédition avait pour but de mener à bien un vaste programme de recherches scientifiques et de continuer l’exploration de la Terre-Adélie.

Elle comprenait dix-sept membres sous la direction du Lieutenant de vaisseau Michel Barré, assisté du Lieutenant de vaisseau Bertrand Imbert. Deux de l’expédition précédente, Georges Schwartz et François Tabuteau avaient décidé de rester à Port-Martin pour un deuxième hivernage.

La nouvelle équipe embarqua le 30 octobre à Brest sur le Commandant Charcot commandé par le Capitaine de vaisseau Max Douguet. Le pack, peu important cette année là, fut franchi sans difficulté et le débarquement fut effectué entre le 10 et le 27 janvier 1951. Le 5 février le navire quittait la Terre-Adélie.

De nouvelles constructions furent ajoutées à la base existante. Un petit bateau, le Skodern, effectua sept sorties hydrographiques durant la fin de l’été, mais le 17 mars, recouvert par la glace (embruns gelés et dépôts de blizzard), il coula.

La nouvelle expédition disposait de trois weasels et toujours de la meute de chiens de traîneaux ce qui lui permit d’effectuer un nombre de raids importants (plus de 3 000 km) vers Pointe-Géologie, cap-Pépin, cap-Denison et, par l’intérieur du plateau, vers la frontière Ouest de la Terre-Adélie. Ces raids permirent un certain nombre de levers géodésiques et cartographiques, ainsi que des observations sur les manchots empereurs. Pendant ce temps des mesures de météorologie, de magnétisme, de glaciologie et de marégraphie étaient systématiquement menées. Le programme scientifique (magnétisme, optique de l’atmosphère, sismologie, sondages ionosphériques, géodésie) fut entièrement exécuté.

Le 14 janvier 1952 le navire norvégien Tottan affrété par les E.P.F. débarquait la relève d’hivernage de Port-Martin conduite par René Garcia, puis se rendait à Pointe-Géologie pour y déposer quatre hommes qui devaient établir une petite base chargée essentiellement de l’étude des manchots empereurs.

Au cours de la nuit du 23 au 24 janvier 1952, à 3 heures 20 du matin, un incendie se déclarait à Port-Martin et, en moins d’une demi-heure, attisé par un fort vent, détruisait la station. Les membres de la deuxième expédition qui venaient d’hiverner et ceux de la relève, rembarquèrent le soir même sur le Tottan.

L’expédition en Terre-Adélie 1952-1953. L’hivernage à Pointe-Géologie

Les membres de l’expédition prévus pour l’hivernage à Pointe-Géologie avaient commencé à s’installer lorsque le 25 janvier 1952 le Tottan se présenta pour les rapatrier, les responsables considérant que ce petit groupe de quatre hommes, sous la direction de Mario Marret, se trouverait trop isolé, privé du support de Port-Martin envisagé dans le projet d’origine. Or ce n’était pas l’avis de cette équipe qui était bien décidée à accomplir l’hivernage prévu, quelles que soient les conditions. Au contraire même, parmi les membres de la relève, les demandes de rester à Pointe-Géologie furent nombreuses. En définitive, trois autres hommes, dont un observateur australien, Robert Dovers, furent acceptés, portant le nombre des hivernants à sept. Toutefois, l’expédition avait été conçue pour trois ou quatre hommes et la baraque préfabriquée ne mesurait que 5 mètres sur 4. On débarqua du Tottan, non seulement les matériaux pouvant servir à améliorer la future station (planches, outils, vivres, matériels divers), mais aussi trente chiens dont l’emploi n’était pas prévu, en particulier au voisinage de la rookerie d’empereurs.

Le Tottan quitta la Terre-Adélie le 20 janvier 1952. Les sept hommes s’employèrent activement à construire la station sur l’île des Pétrels et, évidemment, à agrandir le bâtiment primitif en utilisant toutes sortes de matériaux, y compris les planchettes des caisses de vivres et d’équipements. A la mi-février 1952, les membres de l’expédition quittaient leurs tentes et s’installaient dans le bâtiment qu’ils avaient construit. Les liaisons radio devaient à l'origine être assurées à travers Port-Martin qui ferait le relais mais étaient impossibles directement avec le petit émetteur disponible à Pointe-Géologie. Mario Marret bricola alors un émetteur plus puissant et, après des semaines de silence, la liaison fut établie avec la France, via Nouméa.

Malgré les moyens réduits dont disposait l’équipe, différents travaux scientifiques purent être conduits durant l’hivernage, mesures de météorologie, études de la glace de mer, marégraphie, physiologie humaine et surtout observation des manchots empereurs et des autres oiseaux de l’archipel.

L’expédition décida en outre d’effectuer des raids. En juin 1952, fut lancé un raid plein Nord en traîneaux à chiens sur la glace de mer pour effectuer une reconnaissance vers la mer libre et comprendre ainsi comment les Empereurs se ravitaillaient au cœur de l’hiver. Par ailleurs, le 21 juin un weasel partit pour Port-Martin pour une récupération de vivres et de matériel et ramener un second weasel. Bien que la distance séparant les deux bases fut de 70 km, ce voyage dura plus de cinq semaines. En août, alors que se déroulaient des observations sur la glace de mer amenant deux hommes à effectuer des séjours de trois à quatre jours, au large, hors de la base, une forte tempête entraîna une débâcle complète de la glace de mer, celle-ci se reformant du reste peu de jours après. Heureusement les deux glaciologues étaient par hasard à ce moment là revenus se ravitailler à la station, mais la leçon porta. Aussi fut-il décidé qu’aucun raid ne se ferait plus sur la glace de mer, quelles que soient les facilités offertes par ce type de déplacement.

Le grand projet depuis trois ans était de terminer la cartographie de Terre-Adélie. Les expéditions précédentes n’avaient pas atteint la côte à l’extrémité occidentale du territoire. Début octobre, une première reconnaissance eut lieu avec les chiens pour trouver une voie d’accès au Plateau dans le glacier de l’Astrolabe. Le 7 novembre, un groupe de quatre hommes, deux weasels et onze chiens, quitta la base pour se rendre au Rocher X par l’intérieur. Ce nunatak fut atteint après un mois de voyage. Puis la côte avoisinante fut cartographiée, le point astronomique du Rocher X réalisé et une exploration du glacier Z (glacier du Pourquoi Pas ?) faite grâce aux traîneaux à chiens.

Le 14 janvier 1953, la base était fermée et le Tottan quittait Pointe-Géologie ayant à son bord les sept hivernants.

Cette première série de campagnes avait permis la réoccupation par la France de la Terre-Adélie. Elle avait reconnu ses limites et en avait établi une première cartographie. De nombreuses observations scientifiques, en météorologie, en géophysique, en biologie, montraient tout l'intérêt des recherches polaires et ouvraient la voie aux futures missions.