Histoire des Pôles

2 - Les premiers grands programmes scientifiques internationaux

 
   

2. Les premiers grands programmes scientifiques internationaux

 

Les précurseurs : les Années Polaires.

L'observation isolée de phénomènes naturels ne conduit pas à une vision globale de l'environnement. Seul un travail coordonné sur une large couverture terrestre peut faire progresser la connaissance. C'est dans les domaines de la météorologie et du magnétisme terrestre que cette nécessité s'est d'abord fait sentir au cours du XIXe siècle. Or si les observatoires se sont assez rapidement développés aux latitudes moyennes et même sous les tropiques, le plus grand vide a longtemps été le lot des régions polaires. Deux initiatives vont chercher à coordonner sur un plan multinational les observatoires et provoquer leur extension vers les hautes latitudes. Ce sont les Années Polaires.

La première année polaire a été proposée, en septembre 1875, par Karl Weyprecht, le découvreur de la Terre de François Joseph. Il souhaite que la concurrence géographique entre puissances fasse place à une collaboration scientifique. Il faudra attendre le congrès international de météorologie de Rome, en avril 1879, pour que onze pays acceptent de participer au projet en créant des stations polaires dont deux seulement dans l'hémisphère sud (Allemagne en Géorgie du Sud et France). Sa phase active se déroula du 1er août 1882 au 1er septembre 1883. La France envoya l'aviso la Romanche, commandé par le capitaine de frégate Martial, en Terre de Feu, dans la baie Orange (entre Cap Horn et Canal de Beagle). Une station fut édifiée où hivernèrent une trentaine d'hommes sous la direction du lieutenant de vaisseau Courcelle-Seneuil. Le programme scientifique international portait sur le magnétisme, la météorologie et l'observation du passage de Vénus devant le Soleil le 6 décembre 1882. Il a été complété par des travaux portant sur la géologie, la botanique et la zoologie, pendant qu'à bord de la Romanche étaient conduites des mesures hydrographiques et océanographiques ainsi que des observation anthropologiques sur les fuégiens. C'est au retour que fut reconnue, dans l'Atlantique, la Fosse de la Romanche profonde de 7 370 m par 20° O sous l'équateur.

La seconde année polaire fut programmée cinquante ans après, en 1932-1933, dans le même esprit de coopération internationale. C'est encore l'Organisation Météorologique Internationale qui, à Londres, en juin 1928 lança l'opération et l'approuva à Copenhague en septembre 1929 en demandant que soient renforcés les réseaux existants d'observations météorologiques, magnétiques et des aurores et qu'ils soient prolongés vers les régions polaires. La France y participa avec des missions dans l'hémisphère nord à Tamanrasset et Bangui et, pour ce qui nous intéresse, au Groenland. Le lieutenant de vaisseau Jean (Yann) Habert fut le chef d'une mission qui, sur les conseils du commandant Charcot, s'établit au Scoresby Sund. L'équipe de quinze personnes comprenait, outre des marins chargés de la logistique, le lieutenant de vaisseau Max Douguet (cartographie, radioélectricité), l'enseigne de vaisseau Auzanneau (météorologie) et trois civils, Alexandre Dauvillier (aurores, rayons cosmiques, physique de l'atmosphère), Jean-Pierre Rothé (magnétisme, géologie) et Paul Tcherniakovsky [Tchernia] (biologie).

En 1932, le Pollux transporta de France au Groenland le personnel de l'expédition et 280 tonnes de matériel. Le Pourquoi Pas ?, de son côté, sous la responsabilité de Charcot, apportait 70 tonnes.

L'hivernage se déroula au fond de la baie de Rosenvinje où avait été construite, l'été précédent, une partie des bâtiments (station basse, principale, et station haute située à 313 mètres d'altitude et à 3,7 km à vol d'oiseau de la station basse). Les travaux de recherche menés pendant cette période concernaient le magnétisme, les courants telluriques, les aurores, les transmissions radioélectriques, l'électricité atmosphérique, la météorologie, l'hydrologie, la géologie, la biologie animale et végétale et la pathologie des Esquimaux.

Le 16 août 1933, sur le Pollux l'expédition quittait le Scoresby Sund. Cette mission représente le premier hivernage polaire français à terre en Arctique. Outre les données scientifiques, elle a permis d'acquérir des connaissances techniques pour ce type d'expédition.

L'année géophysique internationale.

Cadre général

La reprise de l'activité scientifique civile après la fin de la guerre rend plus sensible la nécessité de globaliser les observations dans le domaine des sciences de la Terre. Sous l'impulsion de deux physiciens de la haute atmosphère, Sydney Chapman et Marcel Nicollet, le Conseil International des Unions Scientifiques (ICSU) décide d'une période de coopération internationale d'observations scientifiques coordonnées et est suivie dans cette voie par les Académies des Sciences des principales puissances. L'Année Géophysique Internationale est décidée en octobre 1952 par l'ICSU. Elle ne sera pas simplement une troisième Année Polaire mais concernera toute la planète. Elle se déroulera officiellement du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958, période choisie à l'avance de façon à observer les effets du Soleil à son maximum d'activité.

L'AGI bénéficie d'un démarrage spectaculaire avec le lancement par l'Union Soviétique le 4 octobre 1957 de Spoutnik 1 et le 3 novembre d'un nouveau satellite emportant la chienne Laïka puis, le 31 janvier 1958, par les USA d'Explorer 1 marquant ainsi le début de l'ère spatiale et justifiant pleinement la symbolique de son logo. Au total trois satellites soviétiques et quatre américains seront lancés durant l'AGI.

L'AGI se veut globale et, nous l'avons vu, pas seulement polaire mais il n'en reste pas moins que l'effort principal est concentré sur l'Antarctique : 12 pays (Argentine, Australie, Belgique, Chili, France, Japon, Norvège, Nouvelle Zélande, Royaume Uni, URSS, USA) vont y installer 48 stations dont 4 à l'intérieur du continent (voir cartes).

Les principaux objectifs consistaient à étudier le déroulement détaillé des phénomènes solaires actifs, (notamment les éruptions) et les liens de cause à effet entre ces phénomènes et des phénomènes terrestres, géomagnétisme, distribution des couches ionosphériques, aurores polaires, etc., d'où le choix pour l'AGI d'une période de maximum d'activité du soleil. En fait, l'AGI déborda largement ce cadre des relations Soleil-Terre et même celui de la géophysique.

La participation française à l'AGI

En 1953, l'Académie des Sciences crée un comité national de l'Année Géophysique sous la présidence du R.P. Lejay. Une autorisation de programme couvrant sept années de budget (1953-1960), dont la moitié pour la Terre-Adélie, est accordée par le Gouvernement. Paul-Émile Victor est nommé président du Sous-Comité Antarctique et une convention est passée avec les E.P.F. pour un support administratif et financier et le prêt de quelques équipements, tandis que Bertrand Imbert, qui a hiverné à Port-Martin en 1951, est désigné pour diriger l'ensemble de l'opération.

Sous le nom d'Expéditions Antarctiques Françaises de l'Année Géophysique Internationale (EAAGI), trois hivernages sont programmés, l'un préparatoire, en 1956, créera l'infrastructure, les deux autres en 1957 et 1958 couvriront la période proprement dite de l'AGI.

On utilisera un remorqueur polaire norvégien le Norsel (Commandant Guttorn Jackobsen) de 600 t, 45 m de long sur 9 m de large, ayant un tirant d'eau de 4,75 m, et propulsé par un moteur diesel de 1 200 CV. Le navire effectuera quatre voyages en transportant au total 1000 tonnes de matériel et soixante hivernants.

La campagne 1955-1957 dite S1

Arrivée en Terre-Adélie le 1er janvier 1956, cette campagne préparatoire comporte 14 hommes et est dirigée par Robert Guillard qui fut le premier chef d'hivernage en 1949-50 au Groenland. Sa mission principale est donc la construction des deux bases prévues par la France pour l'AGI. La principale, en bordure du continent, nommée " Dumont-d'Urville ", est implantée au sommet de l'île des Pétrels (40 m) dans l'archipel de Pointe-Géologie où s'est fait l'hivernage de 1952 et où le climat paraît moins rude qu'à Port-Martin. Elle est achevée en avril 1956. Après une petite extension l'année suivante, elle pourra abriter vingt hommes, les laboratoires et les moyens communs à la vie du groupe. L'autre, " Charcot ", est un petit laboratoire d'altitude dont l'abri principal préfabriqué de 6 m sur 5,5 m est enfoui dans le névé à 320 km au Sud de Dumont-d'Urville et à 2400 m d'altitude. Plus de chiens : les transports sont assurés par trois weasels et deux snowcats. Mobilisant sept hommes dont le chef de mission, après plusieurs raids représentant 10 000 km parcourus pour acheminer 40 t de matériel et qui s'étalent d'octobre 1956 à janvier 1957, elle est achevée le 18 janvier 1957. Elle est conçue pour trois hommes.

Dès avril, dans la base principale où s'achèvent les aménagements techniques, les premiers appareillages scientifiques sont installés et les premières observations régulières en météorologie, ionosphère et biologie commencent en mai (voir personnel). Les liaisons radio avec Nouméa deviennent régulières.

Cette première équipe quitte l'Île des Pétrels le 12 février 1957.

La campagne 1956-1958 dite S2

La seconde expédition dirigée par Bertrand Imbert, le chef de l'ensemble des expéditions antarctiques de l'AGI, arrive en Terre-Adélie le 23 décembre 1956. Elle comprend vingt hommes qui hiverneront à Dumont-d'Urville et trois qui occuperont la station Charcot. Elle apporte deux nouveaux weasels et un hélicoptère Bell qui facilitera les déplacements entre l'île et le continent pendant la campagne d'été.

À Dumont-d'Urville, après l'extension prévue de la baraque principale et l'édification d'un certain nombre d'abris annexes, peut commencer la mise en place des nombreux équipements scientifiques qui devront être opérationnels pendant la période d'observation de l'AGI (1er juillet 1957, 31 décembre 1958). Ce sont principalement un radar sur 73 MHz détectant ce qu'on convient d'appeler aurores radio, les appareils de mesure du magnétisme terrestre (magnétomètre La Cour, magnétographe électronique, barres fluxmètres, mesures absolues), un photomètre, une caméra panoramique et deux spectrographes pour l'étude des aurores, trois sismographes, un marégraphe et un complément d'équipements de la station météo, en particulier, pour la réalisation de radiosondages (voir personnel).

Progressivement, au cours du 1er trimestre, tous les appareillages seront opérationnels et les observations de routine peuvent démarrer bien avant le 1er juillet. Des liaisons radio sont établies avec de nombreuses bases antarctiques permettant de fructueux échanges scientifiques.

Les trois hivernants de Charcot que dirige Jacques Dubois, arrivés fin janvier, vont être isolés du 1er février au 27 novembre 1957. Les premiers mois sont consacrés à creuser dans le névé des couloirs permettant la mise en place des équipements techniques et des appareillages scientifiques qui sont exploités au fur et à mesure de leur installation. Mais les difficultés sont nombreuses et en particulier l'énergie fournie par un aérogénérateur ou par un groupe électrogène fait souvent défaut interrompant les liaisons radio avec Dumont-d'Urville.

Néanmoins les programmes de météorologie, de magnétisme et de glaciologie sont réalisés comme prévu avec un excellent rendement.

Sur le plateau antarctique, les raids reprendront avec le retour du printemps en octobre pour ravitailler la station Charcot, puis rapatrier les premiers hivernants, mais aussi pour établir un profil sismique depuis la côte sur 500 km, soit 160 km au Sud de Charcot et faire des observations glaciologiques.

La campagne 1957-1959 dite S3

La troisième expédition de l'AGI, arrivée le 7 janvier 1958, comprend également 20 hivernants à Dumont-d'Urville sous la direction de Charles Gaston Rouillon et trois à Charcot avec René Garcia (voir personnel). Après la relève du personnel de S2 entre le 4 et le 7 février 1958, les observations du programme de l'AGI seront poursuivies toute l'année sans défaillance notable. Il s'y ajoutera le rattachement gravimétrique de la Terre-Adélie et les premières mesures d'ozone au sol et en altitude, tandis que le médecin reprendra des observations sur la faune. A Charcot divers matériels nouveaux sont installés mais la plus grande nouveauté est la réalisation de sondages aérologiques en cours d'hivernage et même de radiosondages en décembre.

La campagne commencera et se terminera par des raids destinés à ravitailler Charcot et à compléter le profil sismique de la glace établi l'année précédente par un profil gravimétrique et un profil magnétique prolongé sur 540 km. Au retour, la station Charcot sera définitivement fermée le 9 janvier 1959.

Paul-Émile Victor ayant obtenu du Gouvernement les crédits nécessaires au maintien opérationnel de Dumont-d'Urville, les hivernants de S3 seront relevés par une petite équipe de 12 hommes et pourront quitter l'île des Pétrels le 31 janvier 1959 satisfaits de voir que leurs efforts seront poursuivis.

Malheureusement cette dernière expédition de l'AGI fut endeuillée par la disparition le 7 janvier 1959, à la veille de l'arrivée du navire de relève, du chef météo André Prud'homme.

Outre un bilan scientifique particulièrement flatteur, l'AGI a été exemplaire par la coopération internationale qu'elle a permise et qui débouchera, dès fin 1959, sur le Traité sur l'Antarctique, modèle d'entente entre les peuples en pleine guerre froide.

 

L'Expédition Glaciologique Internationale au Groenland 1959-1960 (EGIG 1)

Si, après la fermeture de la base Marret en janvier 1953, l'AGI a permis aux Expéditions Polaires Françaises de revenir vers le Sud et, comme nous venons de le voir, de s'y maintenir, rien ne permettait d'envisager, après le replis de 1951, une reprise des activités au Groenland. Seules trois opérations modestes ont occupé les six années suivantes. Sous la direction de Robert Guillard, deux campagnes de raids de 5 à 6 personnes ont été conduites au départ de Thulé au profit des Américains en 1952 et 1953 et, après s'être faits parachuter, 4 hommes menés par Jean Dumont ont hiverné sur l'inlandsis en 1957.

Cependant, l'idée de retour au Nord restait bien vivante. En 1954 la commission des neiges et des glaces de l'association internationale d'hydrologie scientifique estima qu'une nouvelle expédition à l'échelle internationale sur l'inlandsis groenlandais était souhaitable. Chercheurs et logisticiens allemands, autrichiens, danois, français et suisses, réunis du 3 au 8 avril 1956 à Grindelwald en Suisse, décidèrent d'une Expédition Glaciologique Internationale au Groenland (EGIG) et constituèrent un Comité de Direction présidé par le professeur Finsterwalder et dont Albert Bauer assura le secrétariat général. Définir, coordonner, contrôler la préparation des programmes scientifiques firent se multiplier les réunions de ce comité : Paris en décembre 1956, Davos en avril 1957, Munich en octobre 1957, Paris en juin 1958, Vienne en octobre 1958, etc. : elles se prolongèrent jusqu'en 1973.

Sous la direction de Paul-Émile Victor, les Expéditions Polaires Françaises furent chargées de l'organisation et de la réalisation du programme opérationnel. Le programme était ambitieux, la logistique particulièrement lourde. Fidèle aux principes déjà expérimentés de 1948 à 1951 Paul-Émile Victor mécanisa au maximum les opérations : au sol utilisation exclusive de véhicules chenillés tirant traîneaux et caravanes, mise en place du personnel depuis l'Europe par avion en utilisant la base américaine de BW8 (Søndre Strømfjord) et sur le terrain par hélicoptère, dispatching du matériel d'abord transporté à pied d'œuvre par navire, par largage et parachutage. Pour cela il obtint le concours de l'Armée de l'Air française qui mit en œuvre des Nord 2501 et des Alouette II. Un " Igloo " préfabriqué en stratifié verre résine abritera les 6 hivernants.

La préparation des campagnes fut complétée par des missions aéroportées de reconnaissance au cours des étés 1957 et 1958.

Campagne logistique de 1958

Elle a pour objectif de transporter à pied d'œuvre l'essentiel du matériel destiné à la campagne d'été 1959 et à l'hivernage 1959-1960. Sous la conduite de Robert Guillard, cinq membres des EPF vont le suivre de bout en bout. Partis du Havre le 16 octobre 1958 sur le navire danois Blikur, 1500 m3 de matériel sont débarqués à Søndre Strømfjord à partir du 27. De là, ils seront transportés à 15 km, sur la base BW8 de l'US Air Force pour y être stockés tout l'hiver.

4614 caisses ou colis, 673 fûts, 14 weasels, 16 traîneaux, 2 barges, 9 caravanes, 1 jeep attendront la fin de l'hiver pour leur mise en place sur les différentes destinations de la première campagne proprement dite de l'EGIG. Il restera environ 15 tonnes, " l'Igloo ", le matériel radio, certains équipements scientifiques et un prototype de véhicule chenillé, qui seront acheminés au Groenland par avion début 1959. En outre, une fraiseuse à neige débitant 10 m3/h sera parachutée sur le site de l'hivernage pour l'enfouissement de " l'Igloo " et le creusement des galeries techniques

Détaillons ce matériel. 2600 caisses, 41 tonnes, rassemblent l'alimentation de la prochaine campagne d'été et de l'hivernage ; 520, le matériel de parachutage ; 380, la maintenance mécanique ; 160, le matériel scientifique ; 100, le matériel électrique ; 60, l'aménagement intérieur de " l'Igloo " ; 50 enfin, l'habillement et les affaires personnelles.

Les weasels, reconditionnés, ont reçu une carrosserie en stratifié et un réchauffeur d'air pour le confort du moteur et des passagers. 7 sont équipés d'un émetteur-récepteur BLU permettant des liaisons jusqu'à 800 km. Ils peuvent porter 500 kg et tirer 2 t.

Les caravanes placées sur des traîneaux remplacent avantageusement les tentes pour le logement et les laboratoires. Chacune peut héberger six hommes.

Pour l'hivernage, l'énergie sera fournie par une éolienne de 6 m de diamètre d'une puissance de 4,5 kW et pouvant fournir en moyenne journalière, compte tenu des vents, 25 kWh. Un groupe électrogène, également de 4,5 kW, servira d'appoint et de secours. Ces sources d'énergie chargeront une batterie de 470 Ah alimentant les installations de la base en 110 V continu.

47 fûts sont remplis de kérosène pour le chauffage et les autres d'essence pour les véhicules. Ils seront largués par les Nord 2501 volant en rase-mottes.

Les campagnes de l'été 1959

Un premier groupe de 19 techniciens, sous la direction de Robert Guillard, arrive par avion à BW8 courant mars 1959. Il reprend en charge le matériel stocké à l'automne et prépare un raid lourd, regroupant tous les véhicules, les caravanes et les traîneaux. Il quitte BW8 le 30 mars pour le point Jonction (carte EGIG1) qui est atteint le 24 avril, après d'énormes difficultés liées au manque d'enneigement pour traverser la moraine d'accès à l'inlandsis.

Les 23 scientifiques, avec Paul-Émile Victor, arrivent à Søndre Strømfjord le 10 avril et rejoignent le convoi par hélicoptère, à mi-distance entre BW8 et Jonction, le 20. Tous rejoignent alors le Camp VI le 1er mai, d'où les différents groupes éclateront vers leurs missions particulières en suivant des itinéraires communs (carte EGIG1) après avoir réceptionné les parachutages de matériel et de consommable. Ils sont au nombre de 12, chacun comptant entre 4 et 10 membres. Cinq groupes techniques : le P.C. avec P.-E. Victor ; deux groupes de transport, Nord et Est ; un groupe hélicoptères ; un radio à BW8 pour les liaisons avec la France. Sept groupes scientifiques : géodésie sur l'inlandsis et géodésie côtière ; géophysique ; nivellement ; glaciologie sur l'inlandsis et glaciologie côtière ; hydrologie.

Tandis que les groupes scientifiques poursuivent leurs missions et récoltent une considérable moisson de résultats, le groupe de transport Est, après avoir réoccupé au passage la Station Centrale des hivernages 1950 et 1951, atteint le secteur où sera implanté " l'Igloo ". Il réceptionnera les parachutages et largages de matériel et engagera les travaux de construction. C'est au cours de ces opérations que la rencontre avec un ours polaire égaré à plus de 300 km de la côte, faillit être dramatique (récit de la victime).

La conception d'une station d'hivernage a beaucoup évolué depuis 1950. Le bois, qui brûle, comme à Port-Martin (!), est abandonné au profit de matériaux modernes aussi légers et plus résistants, les sandwichs de stratifié verre-résine et mousse (klégécell) épais de 6 cm. L'abri principal de l'EGIG, préfabriqué dans ce matériau, est de forme cylindro-sphèrique (l'Igloo) de 6,60 m de diamètre et de 5,80 m de haut. Il reposera sur un radier en bois et sera enfoui dans le névé, solution avantageuse pour se soustraire aux effets des vents forts régnant sur l'inlandsis : refroidissement et formation de congères. Le tout pèse 4,3 t pour 30 m3 en colis d'un poids moyen de 50 kg facilement manipulables. L'Igloo offre sur deux niveaux 66 m² habitables : en bas les locaux communs, en haut six cabines individuelles, la radio et la météo. Un réseau de 124 m de galeries creusées dans le névé permet d'accéder à des locaux annexes, salle des machines, accumulateurs, laboratoire de glaciologie, aux dépôts de vivres et de carburant, à diverses réserves et … à la sortie. Enfin, en surface, l'éolienne, la tour météo de 11 m et quatre mats pour les antennes radio.

La construction commencée le 27 juin était achevée le 15 août. Un seul incident notable : le 18 juillet un mécanicien dut être opéré d'urgence d'une appendicite dans un local improvisé pour la circonstance. Tout s'est bien passé.

La station a pris le nom de " Jarl-Joset " en mémoire des deux membres de la campagne 1951 disparus dans une crevasse. Elle est située par 71°20' de latitude Nord, 33°55' de longitude Ouest et 2800 m d'altitude.

Ayant achevé leur travail, les différents groupes rejoignent le bord de l'inlandsis d'où ils sont ramenés à la côte par hélicoptère soit directement à BW8 soit, pour les groupes qui travaillaient au Nord, au Camp I d'où le navire océanographique allemand Gauss ou le navire danois Ole Romer les conduiront à Søndre Strømfjord. Le personnel regagnera l'Europe par avion ; tous seront rentrés le 10 septembre. Véhicules, caravanes et traîneaux sont stockés, pour l'hiver, en bordure de l'inlandsis.

L'hivernage 1959-1960

Sous la direction de Michel de Lannurien, six hommes - quatre Français, un Suisse et un Allemand - commencent leur hivernage à la station Jarl-Joset le 15 août 1959. Ils démarrent aussitôt un vaste programme d'observations : météorologie (pression, température, humidité, vent, rayonnement, nébulosité, etc.) ; glaciologie (accumulation, cristallographie) ; rhéologie de la glace ; médecine (adaptation, comportement). L'hiver est bien supporté malgré une température moyenne de l'ordre de -35° (jusqu'à -60°) et un vent moyen de 8 m/s (30 km/h).

Le 18 mai 1960 deux Nord 2501 parachutent 4 t de vivre, de matériel et le courrier. Le raid qui doit rapatrier les hivernant, venant du Camp VI arrive le 13 juillet. La station Jarl-Joset est fermée le 28 juillet. Elle est prête pour recevoir un nouvel hivernage mais ne sera jamais réoccupée que pour de courts séjours d'été.

La campagne d'été 1960

Il convient de rapatrier les hivernants de Jarl-Joset et le matériel ayant servi à l'EGIG et de compléter quelques observations scientifiques. Une équipe de douze hommes sera chargée de ce travail sous la responsabilité de Robert Guillard. Débarquée à BW8 le 11 mai 1960 avec 25 t de matériel d'entretien, deux Alouette II et leurs équipages et une équipe de parachutage, elle est à pied d'œuvre le 16 à Terminus pour dégager véhicules, caravanes et traîneaux, puis gagnera le Camp VI, réceptionnant au passage les parachutages de matériel et de carburant et dégageant les équipements stockés pour l'hiver.

Tous les véhicules, traîneaux et caravanes seront révisés par cinq mécaniciens et regroupés au Camp VI tandis que l'équipe Guillard, comme on l'a vu, récupérera les hivernants de Jarl-Joset. Tout le monde est regroupé le 8 août au Camp VI qui est fermé le 12.

Le convoi de 17 hommes, 15 weasels, 8 caravanes, 7 traîneaux, 1 barge se dirige vers DYE2 (station radar américaine à 80 km au sud de Jonction) d'où tout sera rapatrier à BW8 par 12 vols de C130 de l'US Air Force.

Le matériel est chargé sur le navire norvégien Pallas qui atteindra Le Havre le 9 septembre. Le personnel, embarqué sur un Bréguet 2 Ponts, arrivera au Bourget le 5 septembre.

La première campagne combinée de l'EGIG est terminée. Elle a démontré une parfaite réussite d'un programme ambitieux réalisé dans un contexte international exemplaire.

 

L'Expédition Glaciologique Internationale au Groenland 1967-1968 (EGIG 2).

On avait prévu de renouveler les opérations scientifiques de l'EGIG après une période de dix ans, délai jugé nécessaire pour que l'évolution des phénomènes étudiés soit suffisamment sensible. La qualité et la précision des acquis de la première campagne incita le comité de direction à raccourcir ce délai à 8 ans. C'est en 1967 que le Groenland retrouvera l'activité qu'il avait connue pour la première partie de L'EGIG. Le comité directeur se réunit à plusieurs reprises au cours de l'année 1965 (à Zurich puis à Innsbruck) pour arrêter le programme scientifique et ébaucher l'organisation des opérations. Il n'y a pas d'hivernage prévu comme pour l'EGIG 1 mais deux grosses campagnes d'été. Les transports aériens sont toujours privilégiés et, en outre, les Expéditions Polaires Françaises font développer un nouveau tracteur chenillé, le HB40 " Castor ", pour renforcer la capacité des transports terrestres. Après des essais concluants qui se déroulent en 1964 et 1965 elles commandent cinq de ces véhicules qui seront opérationnels pour la campagne d'été 1967.

  • Cinq grands chapitres forment le programme scientifique :
    • géodésie (position des balises par triangulation et telluromètre, polygones de déformation, nivellement)
    • géophysique (en particulier mesure de l'épaisseur de la calotte glaciaire par sismique réflexion et par sondages radioélectriques) ;
    • épaisseur des fronts glaciaires (diverses méthodes dont bathymétrie des fjords) ;
    • météorologie (programme classique et bilan thermique) ;
    • glaciologie (rhéologie, nivologie, physico-chimie, sondage thermique et carottage 300m).

La campagne d'été logistique de 1966

Il s'agit de mettre en place à Søndre Strømfjord le matériel des prochaines campagnes. 328 tonnes, 1700 m3, 7140 colis sont chargés au Havre sur le navire danois Esbern Share du 18 au 20 août. Six hommes, sous l'autorité de Robert Guillard, rejoindront le Groenland par avion et, après avoir stocké et conditionné pour l'hiver l'ensemble des équipements et des colis, ils regagnent la France le 10 septembre.

Ce matériel comprend 5 HB40 " Castor ", 9 weasels, 8 caravanes, 10 traîneaux, 1 Landrover, 2500 caisses de vivres, 1200 fûts de carburants et d'ingrédients divers, 532 balises et 2650 fanions, 170 bouteilles de propane, 320 caisses d'explosifs, des groupes électrogènes, des rechanges en tout genre, le matériel de parachutage, etc.

La campagne d'été 1967.

Plus de navire entre l'Europe et le Groenland et plus de groupes nombreux au départ : les liaisons sont toutes aériennes et les techniciens comme les scientifiques sont progressivement mis en place en fonction de l'avancement de la préparation de la campagne sur le terrain. L'armée de l'air française ( précisément le COTAM) fera les opérations sur l'inlandsis, dépôts de personnel et de matériel avec des Alouette II, parachutages et largages à partir de Nord 2501. La Luftwaffe qui devait renforcer le potentiel français, n'a finalement pas participé aux opérations. L'US Air Force, avec ses C130 Hercules, a pu acheminer de Søndre Strømfjord sur l'inlandsis l'ensemble du matériel apporté à l'automne précédent évitant ainsi d'avoir à franchir, avec des véhicules, la zone marginale particulièrement chaotique cette année.

La campagne débute le 8 mars 1967 par la mise en place à Søndre Strømfjord d'une première équipe de techniciens des EPF qui vont déstocker le matériel et organiser son acheminement vers Dye 2 (carte EGIG2) sur des C130 de l'US Air Force. Cette première équipe sera suivie de sept autres jusqu'au 19 avril, les scientifiques arrivant en deux groupes les 19 et 21 avril. Trois vols de Nord 2501 depuis la France apporteront un complément de matériel dont principalement l'équipement radio de la station de Søndre Strømfjord qui devra coordonner toutes les communications avec les raids, les moyens aériens et la France. Les opérations préparatoires vont se poursuivre jusque fin avril dans un camp provisoire établi à quelques kilomètres de Dye 2 : conditionnement et répartition du matériel, des carburants et des vivres entre les différents raids et les dépôts constitués sur les itinéraires futurs par largage et parachutage, réalisation des infrastructures scientifiques, enfin mise en place des groupes sur leurs bases de départ.

La responsabilité générale des opérations de cette campagne est confiée à Robert Guillard, quant au chef d'expédition, Paul-Émile Victor, il sera présent sur le terrain du 7 au 10 mars, du 11 avril au 5 mai et du 2 au 19 juin. Outre une petite équipe restant à Søndre Strømfjord pour la coordination et la radio, neuf groupes sont constitués : six sont mobiles, un groupe médical, deux groupes de transport, deux de géodésie et un de géophysique et trois sont stationnaires, glaciologie côtière, météorologie et rayonnement à Jarl-Joset et à Carrefour. Les moyens aériens sont répartis en quatre groupes, un groupe hélicoptères, deux détachements du COTAM à quatre équipages et une équipe technique pour les Nord 2501 (deux fois trois appareils) et un groupe de livraison par air (GLA 1) pour la manutention des parachutages et des largages.

Les opérations scientifiques

Elles débutent à la mi-mai et se poursuivent jusqu'à la mi-août.

Le groupe de Géodésie A de Dye 2 a rejoint directement Crête (carte EGIG2) où il a commencé ses travaux qu'il a poursuivis sur le cheminement Jarl-Joset Cecilia Nunatak. Revenu sur ses pas il a continué sur l'axe Station Centrale, Milcent, Carrefour, Camp VI d'où, transporté par hélicoptère, il a entrepris le rattachement de ses mesures à la côte. Revenu à Carrefour il a commencé les travaux sur l'axe Nord-Sud jusqu'à Point Sud.

Le groupe de Géodésie B démarre ses travaux de Station Centrale, exploite le cheminement Milcent, Carrefour, Camp VI où il effectue un rattachement à la côte, puis, revenant sur ses pas, prolongera ses travaux jusqu'à Cecilia Nunatak via Crête et Jarl-Joset.

Ces deux groupes opéraient des mesures d'azimut au théodolite, de distance au telluromètre, et d'altitude par nivellement barométrique. Ils établirent et recontrôlèrent six pentagones de déformation de 14km de diamètre.

Le groupe de Géophysique a stationné trois semaines à Carrefour pour mettre au point son appareillage, en particulier le radar destiné à mesurer l'épaisseur de la glace. L'exploitation de cet instrument impliquait des arrêts tous les 1 à 2 km ce qui ralentit considérablement la progression du groupe sur l'axe Ouest-Est qu'il parcourut jusqu'à Dépôt 420. Le retour comportait un programme de sismique réfraction et réflexion avec de fortes charges entre Station Centrale et Milcent. Ce programme était complété par des mesures de gravimétrie et de magnétisme.

À la suite de la destruction de deux caravanes lors d'une tempête, le groupe de Météorologie/Rayonnement de Carrefour a dû s'installer sous une tente Atwell. Néanmoins le programme s'est déroulé sans incident et était achevé fin juillet.

À Jarl-Joset le groupe de Météorologie a dû attendre la remise en état de l'équipement énergie de l'igloo pour être totalement opérationnel ce qui ne l'a pas empêché d'achever son programme. Il a également réoccupé le puits glaciologique de Dumont et y a conduit les observations prévues.

Débarqué à Jakobshavn le groupe de Glaciologie Côtière opéra, avec l'aide des hélicoptères, à Camp III et Camp IV pour recueillir d'une vingtaine de tonnes de glace des échantillon de CO2 qui seront datés par la méthode du 14C tandis que des échantillons d'eau de fonte permettront d'établir le rapport 18O/16O.

À l'issue de la campagne tous les groupes se retrouvèrent à Carrefour dans la deuxième quinzaine d'août. Les installations furent démontées et, à l'exception de huit hommes qui accompagnèrent un convoi de véhicules à Dye 2, tout le personnel gagna Jakobshavn en hélicoptère puis Søndre Strømfjord par bateau. Les rapatriements sur l'Europe s'étalèrent jusqu'au 28 septembre.

La campagne d'été 1968.

Cette campagne est le prolongement de la campagne de 1967 et elle est bâtie sur les mêmes principes. Les résultats acquis l'année précédente (et les difficultés rencontrées) ont fait quelque peu évoluer les programmes scientifiques, le nivellement et la glaciologie sont privilégiés, mais nous retrouvons sensiblement les mêmes groupes avec un personnel en partie renouvelé.

Le transport aérien est toujours privilégié, mais aux côtés des Nord 2501 du COTAM, des Alouette II de l'Armée de l'Air et des C130 à skis de l'USAF, les EPF feront aussi appel, pour cette campagne, à des transporteurs privés pour du fret au DC4 d'Air Transport entre Paris et Søndre Strømfjord et pour du personnel aux hélicoptères de Greenlandair entre Søndre Strømfjord et Jakobshavn.

La campagne commence le 18 mars par un transport de fret vers le Groenland suivi de l'inspection à Dye 2 du matériel stocké durant l'hiver. Le personnel, techniciens puis scientifiques, est à pied d'œuvre, par petits groupes, courant avril. Le point de rassemblement et de départ des raids est Carrefour qui sera atteint, d'une part, depuis Dye 2 par un convoi de huit hommes et quatre HB40 transportant le matériel nouvellement arrivé, d'autre part, par vols d'Alouette II pour le personnel qui a transité par Jakobshavn.

Les deux groupes de Nivellement, A et B, sont autonomes. Ils vont parcourir l'axe Est-Ouest, d'un bord de l'inlandsis à l'autre, le premier de Camp Sismique à Crête, le second de Crête à Cecilia Nunatak. Dans les zones côtières les opérations sont faites à pied. Aux travaux de nivellement, s'ajoutent des mesures sur les balises de longue durée et le contrôle des polygones de déformation, des liaisons gravimétriques, des mesures magnétiques, des observations météorologiques, etc. Ils sont fin juillet à Crête pour le regroupement de fin de campagne.

Après avoir commencé leurs travaux aux camps III, IV et VI atteints par hélicoptères, les groupes de glaciologie et celui de sondage de température sont mis en place ou déplacés par les groupe de transport. Ils vont parcourir l'axe Ouest-Est jusqu'à Jarl-Joset.

Le groupe Glaciologie, Nivologie, Rhéologie, tout le long du parcours, va mesurer l'accumulation, étudier la stratigraphie du névé, prélever des échantillons, déterminer les mouvements accomplis par les balises, etc. Le puits Dumont est réoccupé. Le groupe Glaciologie, Physico-chimie prélève des carottes de glaces (jusqu'à 35m) pour analyses ultérieures en laboratoire. Le groupe Sondage de température travaille à Jarl-Joset où il reprend les observations météorologiques et procède à des sondages de température avec des sondes thermiques Philberth jusqu'à une profondeur de 1 000m.

Des essais peu concluants du Radar glaciologique, aéroporté et au sol, ont eu lieu courant mai. Finalement l'instrument a été rapatrié pour une transformation fondamentale en vue de prochaines expéditions.

Après le regroupement général à Crête, formé en trois convois, personnel et matériel vont gagner Dye 2 où tous seront réunis le 19 août. En 14 vols les C130 de l'USAF vont rapatrier le personnel et 100 t de matériel sur Søndre Strømfjord. Par avion, les hommes regagnent l'Europe par petits groupes jusqu'au 16 septembre. Le matériel est chargé sur le navire danois Hanne Scan qui arrive au Havre le 25 septembre.

Le programme EGIG est terminé. Il a permis de rapporter une riche moisson de résultats scientifiques qui occuperont, dans leurs laboratoires, pendant longtemps, de nombreux chercheurs. Il a aussi enrichi l'expérience logistique et technologique des Expéditions Polaires Françaises.